Le 9 juin prochain, France 5 a diffusé un documentaire intitulé "Les médicamenteurs". Peur sur la ville ! Les médicaments nous
mentiraient ? Alors si c’est vraiment le cas, les médicaments nous mentent à l’insu de notre plein gré !
Que nous apprend le documentaire ? Selon les critiques déjà parues sur des sites, tel que celui de télé7jours : « C’est une
enquête choc !!!!! ». Choc, pour qui ? Ceux qui ont l’habitude de lire le magazine UFC-Que choisir n’apprendront rien de nouveau à ce qui est écrit ICI. L’industrie pharmaceutique comme son nom l’indique
est une industrie. Et comme toute industrie, sa raison d’être est de faire des profits. Salariés bien payés, commerciaux, actionnaires... l’important n’est pas la qualité du produit,
mais que ça rapporte gros. C’est la même chose dans l’industrie de l’audiovisuel, celle-là même qui a financé ce documentaire. Ayant
rencontré l’une des auteures/réalisatrices, clope vissée au bec, cela me laisse toujours perplexe d’observer une personne cracher sur les labos, tout en étant leur meilleure cliente. Ya bon,
les médocs allopathiques ! - Petit rappel pourquoi les fumeurs(*) sont les meilleurs clients des labos
:
"La majorité des essais cliniques tourne autour des mêmes maladies (diabète
type II, hypertension, maladies cardiovasculaires) ; celles liées à une mauvaise hygiène de vie, dont le fait de fumer. Un fumeur cumulera bien souvent les trois pathologies et ce sont ces
mêmes maladies qui produisent les blockbusters et plombent la sécu".
On enfonce des portes ouvertes. Encore un documentaire (article, livre) qui aborde le thème des médicaments et de leurs fabricants en copiant
les scénarios de films hollywoodiens : y’a le méchant facilement identifiable - l’industrie pharmaceutique, pis y’a le gentil pour lequel on peut tous s’identifier : le consommateur de médocs.
Un gentil forcément victime du méchant. Il serait salutaire que les "anti grand Satan pharmaceutique" cessent d’infantiliser les consommateurs, à la manière de l'animation
puérile dans le film. Mais pourquoi les réalisateurs/producteurs de ce "Médicamenteurs" auraient-ils eu envie de responsabiliser les gens ? L’abrutissement général profite à notre société de
passivité consumériste : les labos, les pubs qui financent les médias qui financent des documentaires qui veulent nous faire gober la pilule «
docu choc ».
En vérité, Les médicamenteurs ont une vision très conformiste du marché des médicaments. A la télé, la cible téléspectatrice est
traditionnellement la ménagère de moins/plus de 50 ans. Et il ne faut jamais brutaliser cette poule aux oeufs d’or, toujours la caresser dans le sens du plumage (grosse consommatrice de
médicaments de confort et payeuse de redevance). Une poule aux œufs d’or nouvellement gavée à l’Alli - grâce aux médias - cette même industrie qui salarie les journalistes
auteures/réalisatrices du documentaire. Comme je l’ai écrit dans un précédent billet :
"Le jour de la mise en vente d’Alli a été outrancièrement médiatisé par tous les journaux
télévisés et de presse écrite. Les journalistes, GSK leur dit merci !".
Alli n’est pas remboursé par la sécu (pas besoin d’aller chez les méchants toubibs qui influencent leurs gentils patients à cause des méchants labos qui les
payent pour le faire), les effets secondaires sont clairement listés : ça donne une bonne chiasse, et l’efficacité n’est pas exagérée : ça ne fait perdre qu’un seul petit kilo en un mois de
coûteux traitement. Et pourtant, deux semaines après sa mise sur le marché, Alli est en rupture de stock.
Le fameux fichier de « bons clients » des journalistes. Celui sur les « anti-lobby des labos » semble ne contenir que les deux mêmes noms
qui trustent les documentaires/plateaux télés/articles presse : Philippe Even et Philippe Pignarre. Ces deux témoins de choix collent parfaitement au discours de
déresponsabilisation/victimisation du consommateur, distillé dans ce documentaire :
Philippe Even. Professeur émérite, ancien pneumologue, considère que le « danger du tabagisme passif est, en fait, inexistant. Les
campagnes sur le tabac culpabilisent les fumeurs et qu’à cause de l’interdiction du tabac dans les restaurants et bars, il y aurait une réduction de la convivialité, une augmentation de la
désertification des villes et les gens seront enfermés dans leur clapier devant leur poste de télé. » La solution pour Even : « si les non-fumeurs ne supportent pas la cigarette,
qu’ils restent chez eux mais laissent les fumeurs fumer dans les bars… au nom de la convivialité. » Ecouter son discours ICI.
Donc, quand les non-fumeurs restent "enfermés dans leur clapier" parce qu’ils ne supportent plus les effluves de cigarettes dans les
bars/restaurant, ça ne dérange pas Even. Imiter son acteur/chanteur préféré ou copier le cow-boy de la
pub, on commence à cloper à l’adolescence : vouloir être intégré dans un groupe et se donner une allure cool, ou plutôt devrais-je écrire « convivial
». Mais les fumeurs ont-ils le monopole de la « convivialité » ? Et que dire des travailleurs dans ces lieux ? Les serveurs, les barmen qui passent
8 heures par jour dans un lieu enfumé ? Pas certain qu’un grand professeur de médecine tel que Even aurait apprécié de travailler dans de telles conditions. Even affirme que "des centaines
d'études démontrent que le danger du tabagisme passif est inexistant" ? Vivement le prochain documentaire sur les "anti-cigarettes-menteurs" sponsorisé par Philip Morris
et diffusant le discours de cet éminent pneumologue et figure de l’« anti lobby des labos » !
Philippe Pignarre. On connaissait la gauche caviar, les bobos écolos qui roulent en 4X4, avec Pignarre, on inaugure la gauche de la gauche caviar :
(ancien) directeur commercial pendant 17 ans dans l’industrie pharmaceutique, (ancien) membre engagé de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire), créateur des éditions ‘Les empêcheurs de
penser en rond’ (groupe La Découverte). Une maison d’édition financée successivement, et au gré des diverses fusions pharmaceutiques, par les labos Delagrange, Synthélabo, puis aujourd’hui par
Sanofi. L'éditeur Pignarre évolue dans une industrie (l’édition non indépendante) dont les rouages lui sont familiers, car ils ressemblent fort au secteur pharmaceutique :
fusions et rachats par de puissants groupes industriels, dont ceux de la pharmacie. Selon la ligne éditoriale des éditions
Les Empêcheurs de penser en rond :
« Les nouveaux auteurs publiés sont encouragés à échapper à la forme traditionnelle de l'essai en expérimentant de nouveaux modes d'écriture,
plus proches du document et du témoignage. »
Sauf que le blockbuster de Pignarre, Le grand secret de l'industrie pharmaceutique, n'est pas le
"témoignage" de sa propre expérience d’(ancien) directeur commercial de l’un des plus puissants labos français. En fait « son grand secret » de l’industrie pharmaceutique, aurait pu être écrit
par n’importe quel professeur d’économie… américain, car Pignarre évoque surtout ce qui se passe aux USA, en citant par exemple la FDA, sans mentionner l’Afssaps. Plus facile de critiquer
ce qui se passe aux USA. Plus facile de taire son propre rôle de directeur commercial et ainsi sa contribution directe aux pratiques et dérives commerciales de l’industrie
pharmaceutique…
A la page 39, du « grand secret » de l’industrie pharmaceutique :
« On préfère désormais laisser croire que ces maladies sont dues au mode de vie et en particulier aux
habitudes alimentaires, ce qui a été contredit par toutes les études sérieuses, en particulier pour les maladies cardio-vasculaires et pour le cancer(**). »
De quelles études « sérieuses » Pignarre fait-il référence ? Celles réalisées par la même équipe qui démontre que « le danger du tabagisme passif est
inexistant » ?
Les gens ont la même attitude vis-à-vis de leur consommation de médicaments (et de leur vision de l’expérimentation humaine) que les
fumeurs avec le danger du tabac. Moins d'un fumeur quotidien sur quatre considère que le risque de cancer associé à son propre tabagisme est élevé. Les fumeurs élaborent une stratégie de mise à
distance du risque (le tabac, c'est dangereux… pour les autres, par exemple.).
Les consommateurs de médicaments fonctionnent pareil : c’est celui qui teste des médicaments qui se met en danger, jamais le consommateur qui achète le même produit
pharmaceutique. Les effets indésirables des médicaments - faut-il rappeler que tous les médicaments comportent des effets indésirables – c’est pour les autres, jamais pour soi.
Si les gens ne veulent plus que l’industrie pharmaceutique markette la santé humaine, qu’ils commencent donc par respecter leur propre santé, et ils cesseront d’être les
(futurs) meilleurs clients des labos. Les médicaments ne mentent pas aux gens. Ce sont les gens qui se mentent à eux-mêmes.
(*). Un français sur trois est un fumeur.
(**). Merci à Libby du
CAV pour l'info.